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Une lecture de "La route des cendres" par Isabelle BIELECKI

Publié le par Claude Donnay

Une lecture de "La route des cendres" par Isabelle BIELECKI

Claude Donnay – LA ROUTE DES CENDRES

Editions M.E.O.  2017

 

Livre au titre poétique et mystérieux dont on ne peut décrypter le sens avant de l’avoir lu jusqu’au bout. Une première piste s’offre à nous dans les mots (pp 11) de l’auteur sur son personnage, David Guesdon qui décide de s’appeler William Jack : « Il fuit pour ne pas croupir entre les murs qu’il s’est bâtis à force de grisaille ».

 

Au fur et à mesure de la lecture on tente de deviner, on se dit : les hommes sont tous restés nomades. Dès qu’une prise de conscience les saisit ils ont déjà la main sur le bouton de la porte. C’est un livre que toutes les femmes devraient lire. Il leur rappelle que même les poètes s’en vont, qu’ils aiment sentir la terre rouler sous leurs pieds, droit vers l’horizon alors qu’elles cherchent un arbre en guise de toit, repoussent les cailloux pour se faire une place où s’asseoir et puis seulement après regarder l’horizon.

Car les femmes ne partent pas, surtout pas la sienne, Serena, malgré « Une allergie… à l’immobilité de cette vie dans laquelle elle patauge sans passion ». Serena ne vole pas non plus, alors que Jack, déjà enfant, voulait suivre son cerf-volant dans le ciel. Elle ne mange pas non plus, elle se contente de se faire manger des yeux par les hommes. Alors que Jack, lui, sait, il l’a découvert à ses dépens : « la liberté commence par la solitude. Nulle remise en question possible si une présence humaine vous amarre au quai ».

 

Mais lentement surgit d’entre les lignes une autre explication. Jack est en fuite, Jack est suivi, croit-il, espère-t-il. Par un renifleur. Un policier. Tavianicci. Est-ce un compagnon qu’il s’est créé ? Pour avoir à ses côtés un humain et pas seulement la pluie, l’horizon, le chemin sous ses pas ?

 

Claude Donnay distille en poète les informations sur ce mystère. Il nous fait traverser des champs, des routes, la pluie, l’automne, la France puis la Belgique et les souvenirs s’invitent.

Car, tandis que Jack poursuit son errance vers le Nord, il avance pareillement en lui-même de remord en lucidité, de désespoir en acceptation, laissant derrière lui un passé de raté, lavant sa blessure aux pluies d’automne, défaisant les défaites qui l’entravent, à commencer par le rejet de sa mère. Puis Serena, sa femme. « Il marche pour expier encore et encore une vie qui a dérapé »

 

Mais franchement, quel est cet acte abominable que Jack fuit ainsi ? Puisqu’il sait que « la route ne mène nulle part qu’à elle-même. » Car progressivement la marche devient souffrance « on ne s’habitue pas à la pluie. On supporte sa compagnie importune, le cou tassé dans les épaules, et on allonge le pas encore et encore » « la souffrance du marcheur dans sa peau, sa nuque, son cou. »

 

Le hasard met sur la route du fugitif quelques hommes : un routier raciste, un conducteur de poids lourds accueillant, un fumeur de cigare à la main baladeuse, un couple d’homosexuels au bonheur plus éclatant que le soleil, mais aussi quelques femmes, Dolly à la poitrine généreuse, Sabine patronne de café, Hettie la rouquine accueillante, Jeanne la taxiwoman, Ida la fouineuse de poubelles et le petit chaperon bleu qui raconte ses peines à un érable. Tous sont des solitaires comme lui. Les solitaires sont-ils donc condamnés à ne rencontrer que des solitaires ?

 

A dire vrai, Jack William n’est jamais seul, à ses côtés chemine la poésie, de page en page, de feuille en feuille puisque c’est l’automne dont elle tourne les feuilles en observant Jack abattre les kilomètres. La poésie est partout, dans sa tête comme sous ses pas qu’elle éclaire de sa beauté « avec des mots coupants comme des rasoirs », le long de « la route couturée de réverbères », ou encore sur « « une plage de l’Atlantique bordé de dunes hirsutes », et aussi dans « le regarde avec son air buté, son air de falaise abrupte », ajoutons encore « La route lève des questions serrées comme des maïs au seuil de l’automne », et « L’amour dort dans son ventre au nord de son sexe brûlant » sans oublier qu’« ils s’aiment à en éblouir les étoiles ».

 

Et au bout, quoi ? Que nous raconte Claude Donnay ? Carpe diem ! La vieille leçon, la grande leçon de toujours, quel que soit le récit de vie, banal comme celle d’un homme qui a tout perdu ou fécond comme celle du Français Macron : « Prend tout ce qui passe à ta portée, ne gaspille rien, ni l’appel de l’arbre dans le soleil, ni les confidences d’une rivière entre les galets, ni le regard d’une inconnue qui encense ta journée, rien, n’oublie rien de ce que tu vois et entends, enjoy, la vie est là et il t’appartient d’y jouer ta propre musique ».

 


Isabelle Bielecki

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